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Le Tarot DAL
Le concept
Le DAL est un tarot original de quatre-vingts cartes : vingt-quatre arcanes majeurs et quatre suites de mineurs de quatorze cartes — Bâtons, Coupes, Épées, Deniers. Il ne prolonge aucune tradition existante et n'en invente pas non plus une de toutes pièces : il les fait dialoguer. D'un côté, le Tarot de Marseille et ses figures énigmatiques, transmises presque intactes depuis des siècles, où chaque détail — une couleur, un chiffre, la position d'une main — porte un sens qui se mérite. De l'autre, le Rider-Waite-Smith et ses scènes narratives, où chaque carte raconte une situation complète, lisible d'un regard. Le DAL ne choisit pas entre ces deux langages : il les traite comme deux témoins d'une même réalité symbolique, et compose à partir d'eux une troisième lecture — cohérente avec chacune, sans se confondre avec aucune des deux.
Cette troisième lecture n'est pas un compromis. Chaque carte du DAL est pensée pour tenir seule, avec sa propre logique interne, sa propre densité de sens — et pour tenir en même temps dans un ensemble. Car le DAL n'est pas une collection de quatre-vingts symboles indépendants : c'est une œuvre narrative. D'une lame à l'autre, des personnages reviennent, des objets se transmettent, des postures se répondent. Un même geste, esquissé sur une carte, trouve son accomplissement dix cartes plus loin. Un même regard, tourné vers l'inconnu chez l'un, se retourne vers le chemin parcouru chez un autre. Rien n'est expliqué frontalement : le fil se découvre lame après lame, à qui prend le temps de regarder plutôt que de consulter.
Ouvrir le DAL, c'est donc accepter d'entrer dans une histoire avant de chercher une réponse. Les arcanes majeurs suivent un parcours ; chaque suite de mineurs raconte sa propre trajectoire, portée par un personnage qui la traverse comme on traverse une vie — de l'élan initial du Valet à la pleine maîtrise du Roi ou de la Reine. Ce que le DAL propose n'est pas un système fermé, où chaque carte porterait un sens unique et définitif, mais un espace symbolique assez dense pour qu'une même lame parle différemment selon la question posée, le tirage traversé, le moment de la vie où on la rencontre. C'est cette tension — entre rigueur de construction et ouverture de lecture — qui donne au DAL sa cohérence, et qui invite à le découvrir carte après carte.
La double octave
Le tarot traditionnel s'arrête à vingt-deux arcanes majeurs, du Mat (0) au Monde (XXI) : un cycle complet, refermé sur lui-même. Le DAL respecte ce cycle sans le rouvrir — mais il ne s'arrête pas là. Après Le Monde viennent deux cartes supplémentaires, Le Fou (22) et Le Magicien (23), qui composent avec les vingt-deux premières une seconde octave. Avec les cinquante-six mineurs, cela fait quatre-vingts cartes en tout.
L'image de l'octave n'est pas décorative. En musique, une octave supérieure fait entendre la même note, mais transformée par la distance parcourue. Le Fou n'est pas un autre Mat : c'est le Mat lui-même, revenu au même point de départ après avoir traversé l'intégralité du premier cycle. Là où Le Mat (0) arrive du passé, disponible et sans mémoire, regardant vers un avenir qu'il ne connaît pas encore, Le Fou (22) porte cette fois la mémoire consciente du chemin parcouru : il regarde en arrière, avec ce que l'expérience a déposé en lui. Même élan, autre profondeur.
Le Magicien répond au Bateleur selon la même logique. Le Bateleur (I) est un potentiel encore incertain, une main qui découvre ses outils sans savoir s'en servir, un jeu avec le hasard plus qu'une maîtrise. Le Magicien (23) en est l'accomplissement : il ne subit plus le hasard, il agit avec une volonté pleinement consciente de ce qu'elle produit. Ce que le Bateleur pressentait, le Magicien le réalise — c'est pourquoi Le Fou et Le Magicien affichent sur leur cartouche leur propre position dans le deck, 22 et 23, plutôt que de reprendre les chiffres 0 et I du Mat et du Bateleur : leur lecture est trop différente de celle de leurs pendants pour qu'on les confonde, même si leur lien avec eux reste le cœur de leur sens.
Cette seconde octave n'est donc pas un recommencement. Un recommencement referait le même chemin depuis le même point ; la seconde octave, elle, reprend la même note depuis un point plus haut. Elle rappelle qu'un cycle achevé n'efface rien de ce qu'il a traversé — il le porte, et repart transformé par ce qu'il a appris. C'est cette architecture, plus que tout autre choix de construction, qui donne au DAL sa profondeur : les arcanes majeurs n'y dessinent pas une ligne droite, mais une spirale.
L'auteur
Le DAL porte la signature de Didier Landois. Il ne s'agit pas d'un projet conçu en quelques mois pour répondre à un marché : c'est l'aboutissement de plusieurs décennies de réflexion, menée en marge de toute urgence éditoriale, sur un ensemble de questions qui se sont progressivement rejointes — le tarot et ses traditions, bien sûr, mais aussi les systèmes symboliques en général, la psychologie, les mécaniques du récit, et plus largement la façon dont l'imaginaire construit de la connaissance plutôt qu'il ne la décore.
Ce travail n'a pas consisté à choisir une iconographie et à l'habiller de nouveaux textes. Il a fallu, carte après carte, tenir ensemble une exigence de cohérence interne — que chaque détail visuel ait une raison d'être, que rien ne soit décoratif — et une exigence de justesse symbolique, qui ne trahisse ni le Tarot de Marseille ni le Rider-Waite-Smith tout en refusant de s'y soumettre. Composer quatre-vingts cartes qui tiennent chacune seule et qui, ensemble, racontent une histoire continue, a demandé un travail de recherche, d'écriture et d'agencement dont la durée se mesure en années plutôt qu'en mois.
Le DAL n'est donc pas présenté ici comme l'œuvre d'un auteur qu'il faudrait mettre en avant, mais comme un objet qui se suffit à lui-même : une construction pensée comme un tout, où chaque choix — un numéro de carte, la position d'un livre, la couleur d'un vêtement — répond à une intention précise, articulée avec l'ensemble des autres. Ce site n'a pas vocation à raconter un parcours personnel ; il a vocation à donner accès, avec la plus grande rigueur possible, à ce que cette construction rend visible. Le nom qui la signe n'en est que la trace la plus visible.
Le Grimoire
Un même objet traverse presque toutes les cartes du DAL, sans jamais qu'on le nomme directement sur une carte prise isolément : un grand livre, tantôt visible, tantôt caché, tantôt fermé, tantôt grand ouvert. À l'intérieur de la fiction du deck, ce Grimoire est le Tarot lui-même — le texte que chaque figure porte, consulte, ignore ou transmet, sans toujours savoir ce qu'il contient.
Sur Le Mat, il est accroché hors de la besace, presque invisible : le personnage ne sait même pas qu'il le porte, mais il rayonne déjà vers qui regarde la carte — le trésor voyage avant d'être reconnu. Chez Le Bateleur, il est enfin tenu, fermé, serré contre soi : une première possession, sans lecture encore. La Papesse l'ouvre pour la première fois dans le deck, mais ce qu'il montre reste en partie voilé — le savoir ne se donne pas tout entier à qui n'a pas franchi le seuil. Chez l'Impératrice, ce que le livre dessine n'est pas achevé : une écriture qu'on ne peut pas lire, une œuvre encore en gestation. L'Empereur, lui, ne le tient plus : il repose au sol, fermé, hérissé de marque-pages — on ne consulte plus ce qu'on est devenu. Le Pape le fait tenir debout, grand ouvert, tourné vers ceux qui l'écoutent : le savoir qui ne se garde plus, mais se donne.
Plus loin dans le deck, le Livre continue de changer de statut. Chez L'Amoureux, il est activement consulté, et ce qu'il donne, ce sont des cartes elles-mêmes. Le Chariot le porte fermé, exactement à la jonction entre deux mondes. L'Hermite, lui, ne le porte plus du tout : il lévite en équilibre sur lui, littéralement porté par ce qu'il a appris. Ailleurs encore, un exemplaire ancien attend, oublié, sur un lutrin de cirque ; un autre, gravé d'une rose blanche, reste la seule chose qu'une figure spectrale ne parvient pas à faire disparaître.
Ce parcours n'est expliqué nulle part de façon didactique : il se découvre en observant les cartes les unes après les autres, en remarquant qu'un même détail change de statut d'une lame à l'autre. Le Grimoire ne progresse pas de l'ignorance vers le savoir de façon linéaire — il est porté, oublié, entrouvert, refermé, transmis, retrouvé — mais son mouvement d'ensemble dessine une trajectoire claire : celle d'une connaissance qui cesse d'être une promesse extérieure pour devenir une expérience vécue et intégrée. Regarder où se trouve le Livre, sur une carte donnée, c'est déjà commencer à lire le DAL autrement.